• 14 octobre 2015

    Des tabloïds à la littérature

    L’histoire, on la connaît. Régis Jauffret n’écrit jamais son nom mais c’est de DSK que traite son dernier roman. Renouvelant l’épreuve de force de « Claustria », consacré à l’affaire Fritzl (l’Autrichien qui avait séquestré sa fille pendant vingt-quatre ans), Régis Jauffret s’attèle à un nouveau fait divers. Le modus operandi reste le même : baliser l’événement, remonter aux racines (en l’occurrence, l’enfance marocaine de Strauss-Kahn, l’émoi provoqué par une nurse anglaise ou la fadeur de deux anciens mariages), puis saisir la gigantesque toile médiatique générée par l’affaire pour en écarter les maillons et laisser s’y introduire la fiction. Comme il l’avait fait avant d’écrire « Claustria », Jauffret a suivi les traces de l’histoire, au Sénégal, en Guinée, à New York, chien flaireur phobique des insectes, traînant son regard désabusé sur des télés d’hôtel allumées jusqu’à l’aube.

    Pas de doute, Régis Jauffret transcende bien la chair à tabloïd. Génial pour peindre les agresseurs sexuels et les violences sur les femmes en général (le thème du viol est un des leitmotive de son œuvre), le romancier fait de DSK un addict au viagra à peine futé, tout juste hanté par le souvenir d’un tremblement de terre meurtrier dans son Agadir natal. L’auteur n’a guère l’intention de le racheter. Anne Sinclair s’en tire un peu mieux, devenant l’égérie d’une effroyable soumission bon teint dont on pourrait éventuellement dire qu’on a déjà lu ça quelque part. Non, l’unique personnage touchant de ce roman qui laisse peu de place à la rédemption, c’est Nafissatou Diallo, la seule que Jauffret accepte de nommer. Nafissatou, petite fille privée d’école, clitoris « jeté aux rats » et vie de labeur, la taille éternellement ployée sur un mortier à piler ou sur un aspirateur. Nafissatou qui débarque un jour à New York avec le très scandaleux désir d’offrir un avenir à sa fille. De manière générale, les chapitres africains de « La ballade de Rikkers Island » sont les plus bouleversants. Voyageur à la première personne, escorté d’un homme d’affaires franco-russe plus vrai que nature et d’une infinité d’intermédiaires véreux, Jauffret raconte une terre de corruption où le Blanc est roi et où tout s’achète avec des billets de Monopoly.
    Dans ce roman violemment – salutairement, brillamment – politique, chaque mot est une charge. La moindre image – il y aurait de quoi écrire une thèse, rien que sur les images de Régis Jauffret – est justifiée par l’objectif général de l’œuvre : dénoncer un monde où le sexe est violence et la femme, réceptacle, surtout si elle est pauvre et noire. L’écriture de Jauffret fait mal tant elle touche juste : « La Ballade de Rikkers Island » n’est pas un livre agréable, les dialogues sont durs et tranchants, les décors tristes, les sentiments absents. L’homme n’est pas connu pour passer du baume. Et surtout pas sur lui-même : on pense à ces pages, troublantes, dans lesquelles il dévoile les ressorts pas très reluisants d’un couple qui, dans le roman en tout cas, est le sien.
    En fait, c’est la façon dont le fait divers devient terrain d’expression littéraire, au-delà du sujet lui-même (on peut ne pas être passionné par la voracité de DSK et lire un peu vite les pages sur la détresse d’Anne Sinclair), qui fait la force du livre. Comment l’enquête sur une histoire archi-connue permet de faire émerger, au fil des pages, un drame fictif et neuf, habité au plus profond par la subjectivité de l’écrivain.

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