Point de rencontre à l'infini / roman, roman
EAN13
9782752903747
ISBN
978-2-7529-0374-7
Éditeur
Phébus
Date de publication
Collection
Littérature étrangère
Nombre de pages
297
Dimensions
21 x 14 x 0 cm
Poids
367 g
Langue
français
Langue d'origine
allemand
Code dewey
850
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Point de rencontre à l'infini / roman

roman

De

Traduit par

Préface de

Phébus

Littérature étrangère

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On aimerait tant parler de lui sans préciser de qui il fut le fils et de qui il fut le neveu, mais c’est impossible. Ce n’est pas même pas souhaitable : puisque Klaus Mann a porté son nom comme une croix, l’ignorer reviendrait à nier la part sombre de sa biographie. Quoi qu’il écrivît, ou qu’il se réfugiât, quoi qu’il entreprît, il y eut toujours quelqu’un quelque part pour lui rappeler ce qu’il n’avait pas oublié. Non que le Magicien lui eut fait de l’ombre : il lui cachait le soleil.

C’est un grand malheur que de se faire écrivain sous un père écrivain. Qui plus est un homme mondialement célébré, plébiscité, adulé même. Soit on renonce, soit on creuse l’écart. Hors de question de le rattraper. Ne reste alors qu’à en prendre le contre-pied en toutes choses, dans la vie comme dans l’œuvre. Puisque le père fut un créateur de génie, le fils s’attachera à être d’abord un témoin de son temps ; puisque l’un eut un comportement exemplaire en se tenant toujours au centre de la page, l’autre s’ingénia à s’agiter dans les marges en se donnant comme excentrique. Mais autant le père eut le génie de mener de front sa double activité d’intellectuel séculier et d’écrivain régulier, autant chez le fils, l’engagement politique éclipsa la sensibilité du romancier, non dans sa fiction mais aux yeux du public.

Avec le temps, il se résigna à ce qui le minait. Certaines destinées ne se lisent bien que rétroactivement, comme si la fin éclairait le reste d’une lumière noire ; c’est notamment le cas des grands suicidés de la littérature, Heinrich von Kleist, Walter Benjamin, Kurt Tucholsky, Stefan Zweig, Virginia Woolf, Arthur Koestler, Mishima… Celle de Klaus Mann offre la particularité de se décrypter tant à partir de sa naissance qu’à compter de sa mort volontaire. Doit-on pour autant lire toute son œuvre comme une « Lettre au père » ? Dans ses Souvenirs des jours heureux, dernier tome en date de son Journal interminable, Julien Green exprimait sa préférence pour Klaus Mann en raison de sa morbidesse inspirée, tellement plus inspirante que l’ennui bourgeois distillé par son père statufié.

Au fond, que savent les Français de Klaus Mann (1906-1949) ? Qu’il fut le fils de Thomas Mann, cette montagne magique de la littérature contemporaine qui le domina au point de l’écraser au risque de l’éclipser durablement. Qu’il fut le neveu de Heinrich Mann, antifasciste exemplaire. Qu’il avait été dans sa jeunesse un dandy, homosexuel et drogué, dilettante et provocateur, assez insouciant pour consacrer neuf mois à arpenter la terre avec sa sœur non moins débauchée Erika en se faisant passer pour des jumeaux A travers le vaste monde. Que, pour se rattraper, il a laissé un magnifique journal intime sous le titre Le Tournant. Qu’il est l’auteur de Mephisto (1936), roman de la carrière d’un grand comédien inspiré par celle de son beau-frère, personnage ambitieux et lâche dont la corruption par le régime nazi, et par Goering en particulier, le poussera, de compromis en compromission, au faîte de la gloire publique et de la déchéance personnelle, ce que le réalisateur hongrois Ivan Szabo restituera magnifiquement dans son film Mephisto (1981) avec un Klaus-Maria Brandauer inoubliable dans le rôle-titre. Voilà ce que savent généralement les lecteurs français. Les plus curieux d’entre eux avaient également entrevu sa silhouette dans les études consacrées à l’émigration antifasciste allemande, Weimar en exil de Jean-Michel Palmier et Exil et engagement d’Albrecht Betz. C’est tout. Non que ce soit peu, mais c’est insuffisant pour un écrivain de cette trempe. Car Klaus Mann n’a pas attendu la démonstration de l’immonde pour attaquer, s’indigner, dénoncer. Ni atermoiement, ni tergiversation. Une ligne, une seule : on ne dîne pas avec le diable fut-ce avec une longue cuillère. Pas la moindre compromission, pas le moindre répit. Eût-il duré mille ans comme prévu, le IIIème Reich s’en fût fait un ennemi pour mille et un ans. Rares sont les intellectuels français de cette époque dont on pourrait en faire les frères en pugnacité. Un nom vient spontanément à l’esprit, pas des plus connus, hélas, mais des plus puissants par le souvenir qu’il a laissé dans la mémoire de ceux qui l’ont lu et le lisent encore, celui d’André Suarès. Il y a comme une parenté en prophétisme politique entre ces deux hommes au destin de Cassandres. Ils avaient un trait de caractère en partage, beaucoup moins répandu qu’on ne le croit, la lucidité. Son antinazisme ne l’a pas fait verser dans le stalinisme comme tant d’autres ; l’homo sovieticus lui aurait certainement reproché de mentir comme seul en est capable un témoin oculaire. Sa lucidité a fait qu’il s’est gardé à gauche comme à droite, ce qui n’allait pas de soi en ce temps-là. Trois ruptures ponctuent l’engagement de cet européen absolu : l’exil (13 mars 1933), le renoncement à la langue allemande (29 août 1939), l’endossement de l’uniforme de l’armée américaine (28 décembre 1942). En 1936, il dit de l’allemand que « c’est ma langue, même un Hitler ne peut pas me la voler », mais en 1939, il décide solennellement de n’écrire plus qu’en anglais. Au fond, son reproche fondamental au nazisme, au-delà des procès d’intention sur les crimes qu’il s’apprête à commettre, c’est d’être viscéralement « hostile à l’esprit ». D’être infiniment responsable de « la déroute de l’esprit allemand ». Qui dira après qu’il était un être frivole ? Lucidité, gravité, sagesse. Une rareté.

Le 20 décembre 1931, lorsque le diariste dresse l’inventaire de tout ce qu’il a écrit au cours de l’année échue, les 550 pages de ce roman viennent en tête. Le Volcan demeure probablement son roman le plus achevé, mais tous portent sa marque, oscillant entre les deux pôles de l’espoir et du désespoir, charriant ses mêmes obsessions de l’homosexualité, du suicide, de la mort, les trois étant inextricablement nouées jusqu’à représenter une hantise unique. Point de rencontre à l’infini n’y échappe pas. Inutile de recourir aux traités d’optique ni au théorème de Chales et autres considérations sur les arcs curvilignes, nous ne sommes pas dans la métaphysique de l’asymptote. Jean-Michel Palmier a vu dans ce livre « une transition entre les récits et esquisses psychologiques consacrés à l’adolescence et ses œuvres d’exil, plus politiques ». Comme un trait d’union. Autobiographique ? Comme le reste de sa famille de papier. Klaus et sa sœur Erika se profilent d’évidence derrière les héros ; il en va de même pour la plupart des autres à qui les spécialistes eurent tôt fait de trouver une doublure (le méphistophélissime comédien Gustav Gründgens, auquel Mann fut lié, derrière le danseur Gregor Gregori) ; gardons-nous pour autant d’en faire un roman-à-clés car ce serait le tuer, la durée de vie de ce genre-là n’excédant pas quelque mois ; de toute façon, il en va avec Klaus Mann comme avec les autres, tout personnage est une mosaïque de traits empruntés à cent autres, aucun n’est un bloc de granit. Jusqu’à présent, Point de rencontre avec l’infini demeurait inédit en français. Dominique Miermont, qui l’a découvert, l’a porté à Phébus qui en a confié la translation à Corinna Gepner, traductrice du Kafka de Contemplation, de Angelika Schrobsdorff (Tu n’es pas une mère comme une autre) et de Heinrich Steinfest (Sale cabot). Et pourquoi ne saluerait-on pas les passeurs d’un roman, et parfois d’un écrivain, qui, sans eux, seraient restés enfouis sous la poussière du temps ?

Qu’a-t-il fait en 1932, temps de l’écriture de Point de rencontre avec l’infini ? Une année passée à voyager à travers l’Europe. A rédiger des démentis cinglants aux canailleries diffusées par le Völkischer Beobachter sur lui ou sur sa sœur. A écrire des articles, des préfaces, des chansons, des émissions, des notes et Douleur d’un été, une nouvelle sur Sanary. A traîner au Sélect de Montparnasse. A s’agiter fébrilement jusqu’à donner l’impression d’être toujours en mouvement. A visiter Gide, Green ou Cocteau en leur repaire. A absorber des drogues diverses. A s’enivrer de films, A nous la liberté, La Chienne, Le cuirassé Potemkine. A rêver puis à se faire le greffier de ses rêves dans son Journal. A songer au suicide en marchant la ...
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